Première analyse des Principes de conservation en Chine

1. La publication des "Principes pour la conservation des sites patrimoniaux en Chine" est un événement majeur.

Depuis quelque temps, des voix s'élèvent pour mettre en garde contre la prolifération des chartes, conventions et autres textes doctrinaux. Certes, chacun s'accorde à reconnaître que les échanges entre professionnels ont permis de l'élaboration de grands principes pour la conservation du patrimoine culturel. Mais le grand nombre et le caractère inégal des chartes nuisent à leur crédibilité. On leur reproche, notamment, d'être de portée très générale et de permettre des interprétations diverses, voire divergentes.

Et pourtant, l'initiative de publier les "Principes pour la conservation des sites patrimoniaux en Chine" doit être saluée comme un événement majeur et comme la démonstration de l'intérêt de ces textes doctrinaux lorsqu'ils sont bien conçus.

Au demeurant, les Principes ne font que répondre à la recommandation de la Charte de Venise de 1964, acte fondateur de la pratique moderne de la conservation : "L'humanité, qui prend chaque jour conscience de l'unité des valeurs humaines, considère les œuvres monumentales comme un patrimoine commun… Il est dès lors essentiel que les principes qui doivent présider à la conservation et à la restauration des monuments soient dégagés en commun et formulés sur un plan international, tout en laissant à chaque nation le soin d'en assurer l'application dans le cadre de sa propre culture et de ses traditions.

2. Présentation en deux parties : principes et commentaires.

Sur le plan formel, le document innove en comportant deux parties distinctes et complémentaires :

- D'une part, un texte de portée globale énonce des principes généraux et présente une procédure et des orientations pour la conservation, en distinguant les types d'intervention de conservation. Cette partie traite des concepts et des orientations générales.

- D'autre part, un commentaire détaillé précise ces principes de manière explicite et énumère toutes les situations auxquelles un professionnel est confronté dans sa pratique. Cette seconde partie est une initiative originale extrêmement éclairante et utile. Dans un langage méthodique et clair, des définitions sont proposées, des situations de terrain sont analysées et les diverses formes d'intervention exposées de manière concrète.

Le document est complet. Il constitue une référence de base et une sorte de "boîte à outils" que tout professionnel de la conservation devrait garder à portée de main pour une consultation courante. Toutefois, sa longueur requiert une étude attentive, voire une formation systématique, pour bien saisir et maîtriser toute la richesse de ses indications.

3. Un contenu complet et fort élaboré.

Quant au fond, les Principes offrent une remarquable synthèse des grands courants actuels de la conservation du patrimoine culturel au plan international, avec un apport particulier qui tient à la richesse et à la diversité du patrimoine de la Chine et aux longues traditions de sa préservation et de sa restauration.

Fondamentalement, les Principes s'inscrivent explicitement dans les grandes lignes de la Charte de Venise et des principales conventions internationales dans la mise en œuvre desquelles la Chine joue d'ailleurs un rôle actif de premier plan, notamment dans la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial culturel et naturel de 1972 : interventions minimales et réversibles, approche interdisciplinaire, conservation intégrée, importance de la maintenance régulière, respect de l'authenticité, préservation de la zone environnante, respect des apports de toutes les périodes historiques au monument, interdiction d'additions ou de reconstructions de conjecture.

Il faut relever que, le plus souvent, de par sa longue tradition de conservation du patrimoine, les professionnels et artisans chinois en charge de la gestion des palais, temples et tombes appliquaient déjà ces normes avant qu'elle n'aient même été codifiées !

Quant aux concepts, les Principles intègrent les grandes préoccupations des dernières années :

- définition de l'authenticité dans l'esprit du Document de Nara (1994),
- importance de la dimension immatérielle et des valeurs d'un bien culturel,
- respect des éléments décoratifs,
- ouverture aux paysages culturels,
- insistance sur l'environnement,
- reconnaissance des sites commémoratifs,
- prise en compte des tombes et des cimetières.

Quant aux méthodes, le document intègre aussi les dernières recommandations communément admises par la communauté internationale :

- le processus de prise de décision, selon les schémas de la Charte de Burra,
- la participation des habitants.
- la reconnaissance du patrimoine des ethnic groups et des religions
- l'importance du master plan et du management plan, conformément aux exigences des Guidelines for the implementation of the World Heritage Convention,
- la présentation et l'interprétation des sites patrimoniaux,
- the risk preparedness,
- la prise en compte de la valorisation économique : le patrimoine considéré comme ressource,
- la maîtrise de la fréquentation touristique,

4. Interrogations quant au contenu

- la dimension sociale du patrimoine n'est pas affirmée comme telle, mais au travers de sa dimension historique, alors que le facteur social pourrait être reconnu comme une valeur en soi, comme c'est le cas dans de nombreux pays; une approche anthropologique mériterait d'être mieux promue.

- le concept de cultural routes n'est pas défini ni analysé, alors que la Chine en offre de remarquables exemples, à commencer par les divers itinéraires de la Silk Road.

- les ensembles urbains et ruraux sont certes évoqués, mais l'attention ne semble pas attirée suffisamment sur cette problématique, alors que la Chine connaît un développement économique spectaculaire qui les affectent directement et gravement : on ne saurait assez recommander d'établir une liaison avec la Recommandation de l'Unesco concernant la sauvegarde et le rôle contemporain des quartiers historiques (Nairobi, 1976). Il est étonnant, et sans doute inquiétant, d'apprendre que c'est le Ministère des Constructions, et non les Services culturels du patrimoine, qui a autorité sur les "centres anciens et les districts urbains et les villages traditionnels", sans tenir compte des Principes.

- si les paysages culturels sont dûment traités, on peut s'étonner de ne pas voir le patrimoine naturel, en tant que tel, mieux évoqué dans les Principes, alors que dans, comme dans beaucoup de régions du monde, en Chine particulièrement, la relation féconde entre culture et nature mérite amplement d'être mise en lumière.

5. Interrogations quant à la démarche et à l'implémentation.

- Appropriation des Principes par les acteurs de terrains :

La démarche d'élaboration des Principes semble avoir été entamée et conduite par les autorités en charge de la conservation du patrimoine, en dialogue avec des experts internationaux, en partant du sommet. Cela se traduit dans leur caractère exhaustif et rationnel. Mais il convient à présent que les professionnels chinois de la conservation et que les acteurs de terrain se les approprient, les appliquent aux situations concrètes auxquelles ils sont confrontés et en deviennent les défenseurs envers les décideurs publics et privés. A cet égard, il semble avoir été question de rassembler des illustrations de bonnes pratiques, de manière à visualiser les mesures préconisées : on ne peut que recommander un tel exercice.

- Diversité du patrimoine en Chine :

Les Principes ont une portée générale pour l'ensemble du territoire. Dans sa mise en œuvre, compte tenu de l'étendue du territoire et de la diversité du patrimoine due aux différences de climats, de conditions économiques et aux particularités culturelles, il faudra probablement accepter une adaptation des principes aux situations particulières de telle ou telle région. Comme la participation des populations locales est prévue, cette adaptation devrait sans doute intervenir d'elle-même.

- Appui déterminé des autorités publiques :

Devant la rapidité des changements économiques et sociaux que connaît la Chine contemporaine, de graves dangers menacent le patrimoine culturel et, en particulier, les quartiers urbains anciens et les villages traditionnels. Pour éviter les dégâts observés dans tant de pays, la zone tampon autour des biens culturels doit être protégé avec détermination. Plus généralement, une approche de conservation intégrée des responsables de l'aménagement du territoire et de l'urbanisme, qui relèvent du Ministère des Constructions, sera nécessaire pour assurer la sauvegarde et la réhabilitation des ensembles urbains et ruraux et respecter l'identité et le mode de vie de leurs habitants.

6. Conclusion

Les "Principes pour la conservation des sites patrimoniaux en Chine" démontrent l'intérêt d'une adaptation des impératifs de la conservation du patrimoine culturel à un pays et à ses traditions. Non seulement ils dégagent une excellente synthèse des pratiques communément admises, mais ils les enrichissent de la longue expérience et des approches particulières de la Chine. En ce sens, les Principes concourent à leur tour à la réflexion commune. C'est une belle illustration de la fécondité des échanges entre les cultures et une contribution à la compréhension mutuelle.

Observons au passage combien les Principes s'affirment en conformité avec les idéaux de la Convention du Patrimoine mondial. Ils ne traitent pas seulement des sites patrimoniaux chinois, mais ils s'appliquent aux sites patrimoniaux situés en Chine. Belle leçon d'ouverture à la responsabilité envers les témoignages des diverses cultures !